Mercredi 8 février 2012
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En 1703,
Cecilia est pensionnaire depuis seize ans de l'Hospice de la Pietá de la République de Venise. Âgée de deux ou trois jours , elle a été déposée dans le tour de l'orphelinat tenu par les
religieuses, sans nom, sans signe distinctif autre que- elle le découvrira une fois adolescente- une moitié de rose des vents de papier. Deux morceaux incomplets. Chacun tend vers la moitié
manquante, on sent le manque, le désir, la haine.
De tempérament farouche et solitaire,(Existe-t-il au monde une personne moins seule que moi? (..) Je suis un métal chauffé à blanc qu'on a plongé dans l'eau, ma solitude est en
acier), elle vit surtout dans son imaginaire. Il est peuplé de créatures cauchemardesques et familières: une "tête aux cheveux de serpents" qui lui a promis de rester près d'elle
dialogue avec elle. Cette créature est, sans aucun doute, l'allégorie de la mort qui l'attire vers le néant. Insomniaque , elle échappe depuis toujours à la vigilance et la nuit va se
cacher en haut d'un escalier . Ici, elle écrit à sa mère, inlassablement:
Madame Mère,je vous écris dans le noir, sans chandelle, sans lumière, sur la table de mes genoux (..)Dans ces mots, toutes les nuits , je viens vous rendre visite. Vous ne me voyez pas
, mais mes yeux grands ouverts vous regardent.
Madame mère, y êtes-vous? Existez-vous en quelque lieu? Êtes-vous encore vivante? L'avez-vous été ? Est-ce à un fantôme que j'écris?
J'examine le mot maman, l'examine encore, le récris pour le comprendre, l'étends, l'étire de tous les côtés jusqu'à le déchirer, maman. Je n'ai pas d'autre moyen de vous
comprendre.
Elle lui confie son initiation douloureuse et traumatisante des mystères de la vie et de l'enfantement, ses réflexions sur la maternité. Vous n'avez pas accouché de moi en
m'expulsant de votre corps , mais en m'introduisant dans cet édifice.
Une institution qui assure essentiellement la formation musicale de celles qui ont le plus de dispositions pour le chant, l'instrument, l'harmonie. Très douée, Cecilia excelle
au violon et fait partie de l'orchestre qui se produit régulièrement dans l'église, dans les tribunes, à plusieurs mètres de l'assistance venue écouter. Les musiciennes sont
invisibles au public. Nous sommes des fantômes qui soufflent une vie impalpable(...) Nous diffusons de la beauté: l'artifice de la musique masque notre affliction.
Pour elles, des maîtres de musique composent de la musique sacrée : longtemps ce sera don Giulio dont la créativité s'épuise avec l'âge . Il est remplacé par un drôle de prêtre roux
don Antonio, maître de violon et de composition. Il écrit des oeuvres spécialement pour les pensionnaires. Ses morceaux secouent la torpeur du couvent, enflamment les musiciens et ravissent le
public. Ses méthodes sont novatrices, il fait confiance à l'originalité de Cecilia, l'initie par le biais de sa musique aux beautés du monde sensible, recrée les Saisons et leurs couleurs par le
jeu des sonorités, oblige les jeunes filles à se surpasser, imaginer le "dehors" qu'elles ignorent.
Nous donnons à croire que nos violons sont autre chose, des paysages, des animaux, des bruits, et même d'autres instruments, et même d'autres violons molestés par des paysans en
goguette qui en jouent mal et les font grincer en sautant d'un pied sur l'autre.
Nous sommes la tempête, la bourrasque se déchaîne, nous dévastons, nous pulvérisons le beau temps!
Vivre par la musique une heure, en jouant corps et âme(...) vivre en une heure tout ce qui peut arriver à un être humain, Cecilia découvre cette volupté. Vivaldi
plaît, l'argent afflue, les portes de la célébrité s'entrouvent et Antonio voudrait garder Cecilia près de lui, lui écrit un oratorio mais la jeune fille le fuit, s'échappe pour vivre enfin
ce que la musique lui a révélé: la passion.
J'ai beaucoup aimé ce roman. Après avoir un moment été dérangée par le parti- pris narratif (dialogues intérieurs, ruptures du récit, répétitions, lenteurs, scènes hyper-réalistes ou
subtilités intellectuelles ou musicales), je me suis laissé entraîner à écouter cette parole. J'ai en définitive lu le livre comme une partition de concerto avec ses tempos et ses
changements de rythme, ses solos magnifiques. J'y ai trouvé de l'émotion, de la sensibilité, j'ai frémi au destin de cette orpheline de fiction envahie par le démon de la musique, j'ai cotoyé
avec plaisir le mythique Vivaldi ressuscité dans sa fougue de jeunesse et vibré à ces concerts , même à ceux qui n'ont eu lieu que dans la tête.
Mon corps est silencieux, mais mon esprit dans mon corps résonne...
Tiziano Scarpa a reçu le prestigieux prix STREGA pour ce roman écrit pour célébrer le génie de Vivaldi auquel il voue une très grande admiration. Il avoue à la fin du livre des
anachronismes volontaires, comme celui des concertos des Saisons, qui n'ont pas été écrits à ce moment de sa vie mais cette liberté enrichit la fiction romanesque de l'impact sensible
qu'elle provoque chez le lecteur familiarisé à cette oeuvre.
Il avait d'abord choisi un titre en rapport avec les oeuvres de Vivaldi mais le" Stabat Mater" qu'il lui préfère, oeuvre aussi de Vivaldi, met en relief, selon moi, la part romanesque
dévolue à la souffrance sacrée de la mère qui doit abandonner son enfant et à celle de l'enfant séparé(e) de sa mère. Le roman gagne ainsi une intériorité plus forte, résonne en chacun.
Ce court roman de 136 pages a été écrit en 2008, traduit de l'italien par Dominique Vittoz en 2011 et publié aux éditions Christian Bourgois ( ISBN: 978-2-267-02152-3)
Ce livre est le 2ème publié pour le challenge "des notes et des mots"
initié par Anne (http://desmotsetdesnotes.over-blog.com), le premier pour son challenge, "Voisins-Voisines" (même
adresse)