Dimanche 7 mars 2010
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A sa publication en Louisiane en
1899,le roman
L'Eveil de Kate Chopin, écrivain de La Nouvelle-Orléans (1850-1904), renommée pour ses nouvelles, suscite la réprobation des lecteurs qui le jugent scandaleux, la presse
l'éreinte et les libraires le refusent. Depuis les années soixante, il est considéré en Amérique comme une oeuvre de premier plan et étudié dans les universités et le public l'apprécie toutes
générations confondues.
Le rapprochement avec notre Madame Bovary n'est pas fortuit: Kate a lu Flaubert, a traduit Maupassant qu'elle admire, connait l'oeuvre des romantiques français (Lamartine, Hugo, Chateaubriand),
Goethe, apprécie G.Sand et
Corinne de Germaine de Staël.
Madame Pontellier se prénomme Edna (Emma n'est pas loin...) et son histoire ressemble assez à celle d'Emma: toutes les deux développent un sentimentalisme un peu
naÏf, épousent sans amour véritable des hommes éperdument amoureux d'elles mais trop pragmatiques à leurs yeux, sont des mères un peu distantes, s'essaient à l'art (musique et peinture)
, tombent amoureuses de jeunes gens puis tentent l'adultère avec des séducteurs et se suicident enfin. La trame narrative est donc assez semblable dans les deux romans.
Cependant beaucoup de points diffèrent:
Villas du bord de mer, soirées musicales, baignades, conversations amicales, enfants qui jouent sagement, belles toilettes, aisance matérielle, beaux paysages
sont aux antipodes de la brumeuse et froide Normandie où l'on s'ennuie à mourir.
La Louisiane est très présente à travers ses odeurs, ses paysages, sa sensualité. Le soleil brûle, les corps moites cherchent la fraîcheur de l'eau et de
la nuit et participe à l'action par l'influence exercée sur les sens des personnages.
Alors qu'Emma sombrait peu à peu dans une dépression sans remèdes, qu'elle se perdait en entraînant tous les siens, Edna, au contraire, "s'éveille": elle
découvre l'émotion sensuelle d'une main qui l'effleure, la joie grisante de découvrir son corps libre dans l'eau, la douceur du hamac dans la nuit d'été. Sa vie change: de rangée, elle devient
capricieuse, soumise à ses désirs de corps et d'esprit. Elle devient autonome, laisse libre cours à sa créativité, etet choisit elle-même ses ami(e)s et ses loisirs. Elle va jusqu'à s'installer
dans une petite maison au coin de sa rue, délaissant son cadre de vie luxueux pour ne pas dépendre de son mari toujours très généreux mais absent à ce moment -là pour ses affaires. Elle
laisse les garçons aux bons soins de leur grand-mère à la campagne!
Emma est acculée au suicide par l'enchaînement des circonstances, Edna pas du tout! En effet, même si sa conduite suscite la désapprobation dans la
Louisiane de ce temps encore très conservatrice et figée dans une mentalité ségrégationniste, elle n'est pas abandonnée, ses extravagances sont détournées, son entourage est tout indulgence
et elle pourrait vivre dans sa famille. Mais elle est trop torturée par le conflit existentiel qui l'oppose à la société. Elle se sent marginale au sein de la société créole qui l'attire et
l'oppresse à la fois . Surtout, elle se sent responsable de ses enfants dont elle ne veut pas salir la réputation. Alors, elle se laisse simplement aller à nager trop loin, à l'endroit exact
où elle avait senti pour la première fois l'ivresse de la liberté.
"Elle pensa à Léonce et aux enfants. Ils faisaient partie de sa vie. Mais ils n'auraient pas dû s'imaginer pouvoir la posséder corps et âme..."Adieu car je vous aime". Il (Robert, l'aimé
d'Edna) ne savait pas; il ne comprenait pas. Jamais il ne comprendrait."
"Elle regarda au loin, et la terreur ancienne fulgura un instant , puis retomba".
Elle se revoit pendant le bel été:
" Les abeilles bourdonnaient et le parfum musqué des oeillets emplissait l'air".
Le rôle joué par la mer est essentiel: il correspond à l'émancipation d'Edna qui échoue dans les rôles qu'elle voudrait tenir. Sa noyade est l'ultime affirmation de
sa liberté:
"
L'eau était froide, mais elle continua de marcher. La caresse de la mer est sensuelle, elle enveloppe le corps de sa douce étreinte".
Le roman est court, à peine 200 pages et l'écriture est fluide, précise sans passages descriptifs qui l'inscriraient dans un genre régionaliste.
Il a sa place dans la lignée des grands romans qui mettent en scène les passions et les tourments de l'être sensible confronté aux impératifs du quotidien:
"De très bonne heure elle (Edna)avait appréhendé instinctivement la dualité de la vie: la vie extérieure où l'on s'adapte, la vie intérieure où l'on s'interroge."
C'est un très bon roman que j'ai découvert par hasard en médiathèque et que je vous recommande.
Editions Liana Lévi, collection Piccolo -2005- 9 euros environ