Mardi 15 mai 2012
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Alger, au début du XXIéme
siécle.
Alger, perçue à travers le prisme du quotidien et de l'intimité de ses habitants du centre-ville.
Une vision sombre, violente, désespérée derrière les murs de la ville blanche de lumière: l'envers d'Alger.
Quelle ville! Elle ne cesse de vomir et de hurler, de bondir et de se soulever. Qui a bien pu créer une ville pareille? Certainement un homme qui n'aime ni les couleurs, ni le blanc,
ni le noir .
" L'envers des autres" surtout, maquillés à outrance pour cacher leur vérité.
Dans ce roman très court (une petite centaine de pages), une polyphonie de voix dont les propos se complètent pour former un tableau saisissant de la souffrance en douze
chapitres dont l'épilogue. Chacun d'eux porte le nom d'un personnage : Adel, Kamel,Sarah, Yasmine, Mouna, Tarek, Adel, Hadj Youssef, Yasmine, La mère, Hamza. Ils partagent appartement,
immeuble, faculté ou rue. Tous les âges sont représentés dans ce huis-clos oppressant de la ville d'Alger. Aucun espace de liberté où chacun doit jouer le rôle qui lui est assigné sous peine
d'exclusion ou de violences.
Deux, particulièrement, attirent et attisent l'intérêt ou l'incompréhension des autres par leur jeune beauté et leur singularité de caractère et de comportement. Adel et Yasmine, frère et
soeur, agacent les autres de la famille et du quartier: ils sont épiés, leurs faits et gestes sont commentés, critiqués. Il ne fait pas bon, dans une société engoncée dans ses principes , ses
rancoeurs et ses rêves avortés d'oser être simplement soi-même comme Adel qui aime les nuances, les exceptions, les complexités. Ils n'ont plus l'innocence de leur enfance où ils
s'aimaient, se parlaient : désormais , ils vivent chacun dans le secret de leur sensibilité écorchée. Ils n'en peuvent plus , se sentent étrangers, regardent eux aussi autour d'eux et ne
trouvent pas leur place, ni affective, ni sociale. Mais ils ne sont pas les seuls.
On étouffe dans la ville close prisonnière de son histoire. La révolte intérieure est matée par le silence et l'acceptation douloureuse de son sort, à l'image de cette jeune femme, Sarah
soeur ainée d'Adel, otage de son mari devenu fou. Mais elle est considérée, elle, comme folle parce qu'elle survit en peignant inlassablement. Sa vie est un enfer peuplé de cris et de
cauchemars: J'entends Hamza gémir, ricaner, crier, parler, gémir. Il m'effraie. j'ai peur, peur de ce qu'il y a dans sa tête, de ses paroles de fou, de ses yeux qui me suivent constamment, de
cette présence qui vit avec moi depuis des années.
"Obligé", "forcément" deviennent les maîtres mots de toute attitude. La haine, la lubricité, l'ostracisme, l'incompréhension, la honte, les silences tendus, les tentations destructrices
trouvent ici un terreau favorable.
Comment prendre son envol dans un contexte aussi délétère, aveuglé et archaïque? Insupportables , hérissantes lamentations de cette mère sur ses propres enfants qui aspirent à être
simplement eux-mêmes, vrais et qu'elle ne comprend pas:Mes enfants sont des imbéciles. Des demeurés. Des inconscients(..) Le pire, c'est qu'ils sont de moi. Tous les trois sont de moi. Tous
les trois(..) J'ai vérifié. Deux fois.
Aucun de ses hommes et femmes en souffrance ne se rencontrent, ne bâtissent quelque chose ensemble. Trop tôt encore sans doute: les sursauts de révolte, en particulier des femmes du roman,
sont contenus, brimés et les hommes trop sensibles ne survivent pas.
Sur cette projection romanesque mais lucide de la société algérienne tiraillée entre des aspirations antagonistes, une petite lumière danse: celle de Mouna, la petite fille insouciante,
heureuse de ses ballerines bleues toutes neuves qui apparaît symboliquement au milieu du roman. Elle chante et danse dans la cour de récréation sans prêter attention aux rires de ses
camarades. C'est elle qui dit "j'ai décidé, je veux, peu m'importe. " A mes yeux, elle incarne la libération de la femme en devenir, l'espérance d'une existence pleinement
choisie.
Donc, un premier roman percutant à l'écriture efficace que j'ai vraiment apprécié.
Née en 1986 à Alger, Kaouther Adimi a fait ses études en algérie avant de venir à Paris où elle vit maintenant. Primée pour ses nouvelles en 2006 et 2008, elle est l'invitée de Littératures
Métisses à Angoulême à l'occasion de la 37ème édition du Festival de Musiques Métisses du 25 au 27 mai.
Roman publié chez Actes -Sud en mai 2011. ISBN: 978-2-7427-9725-7.
Je propose ce livre dans le challenge" Premier
roman
"
proposé chez Anne:http://desmotsetdesnotes.over-blog.com/