Partager l'article ! LE SOLEIL PLEURAIT- Ernest Pépin (mars 2011): Editions "Vents d'Ailleurs" ISBN: 9 782911 412875 . mars2011  ...
Les Plaisirs
de
Mimi
Editions "Vents d'Ailleurs" ISBN: 9 782911 412875 . mars2011 (140 pages)
www.ventsdailleurs.com
Ernest Pépin est un écrivain majeur de la Caraïbe dont l'oeuvre originale fait alterner poésie et roman. Enraciné dans sa terre guadeloupéenne, ouvert au monde, il manifeste un
grand humanisme tout en faisant entendre une voix caractéristique, une langue magnifique.
Il a reçu de nombreux prix littéraires.
LE SOLEIL PLEURAIT est un court roman dont l'empreinte reste longtemps dans la mémoire du lecteur . Il a quelque chose de magique, ancré dans les mythes, la tradition,
l'histoire des petites gens et la grande Histoire de Haïti. Et surtout, on est littéralement emporté, envoûté par la beauté de la langue du "raconteur" qui nous donne à vivre l'histoire de
Marie-Soleil. Sa fille chérie Régina, une belle mulâtresse, a été kidnappée à cause de sa peau trop claire et de ses cheveux blonds pour tirer du père blanc présumé une rançon faramineuse.
Je reprends, comme la quatrième de couverture, l'incipit qui m'a immédiatement accrochée aux paroles du conteur. Il donne une idée de l'originalité de l'écriture et du
point de vue narratif tout en jetant les bases d'une tragédie:
Quand le malheur ouvre sa gueule de caïman, ses dents sont sans pitié! Pardon pour Marie-Soleil! Miséricorde Seigneur! Qui veut comprendre doit tenter de reconstituer une histoire qu'elle
porte en elle comme un boulet de silence. Il faudra piéter des mangroves de choses non dites, récolter des bribes. Sonder l'impénétrable d' Haïti et plonger dans l'obscur. Je ne suis là que pour
emboîter des paroles rapportées. C'est mon travail. J'effile ma langue sur des mensonges et je bobine le tout pour obtenir un racontage plausible. Nous savons tous que la vérité est une
mendiante. Belle parole n'a pas de maître mais la mauvaise a toujours un visage. Loués soient les raconteurs!"
Le récit tient en haleine pendant les dix-sept courts chapitres; comment abandonner les recherches de Marie-Soleil, celles du village, celles de chiens même , celles du
raconteur qui part sur les traces du mystère de la naissance de Régina? La solidarité qui s'organise, l'extraordinaire amour de la mère Marie-Soleil sont autant de moments lumineux , qui
donnent espoir en l'humanité tandis que les pages montrant l'atroce enfermement de Régina, le cynisme cruel et l'horreur dont sont capables ses bourreaux indignent jusqu'à la nausée.
Il n'y a pas de manichéisme primaire dans cette histoire mais le tableau d'un monde magnifique corrompu par l'appât de la richesse, du pouvoir, de l'alcool dans les villes.
Le poids de la tragédie pèse sur le récit à travers l'évocation des paysages et des habitants: La mer remuait ses mauvais souvenirs. La terre hélait en vain miséricorde.
Les femmes et les hommes ruminaient leur silence. Tout semblait à part, vampirisé par une désolation que même les rires d'enfants n'arrivaient pas à conjurer.
Et par contraste, la beauté de l'île l'intensifie:
Le paysage changeait souvent. A des fêtes de verdure succédaient des échancrures torturées. A des flancs cassés par l'érosion suivaient les nappes des plaines. Des rivières s'égaraient. On y
voyait parfois des lavandières torse nu, courbées au-dessus des pierres. Des plantations surgissaient. Terre et mer se contrariaient. Combat d'odeurs. Des villages rappelaient l'Afrique. Cris des
couleurs.
La réflexion politique s'immisce avec le constat du racisme, de la haine envers l' Américain ou les blancs en général, la tyrannie, le chaos, la répression de sinistre
mémoire:
Et pour de vrai, les jours suivants on a désinfecté.
Arrestations.
Tortures.
Assassinats.
Le colonel Bridart s'en donnait à coeur joie! Il voyait des ennemis partout, y compris dans les berceaux et les cimetières.
C'est le règne des malfrats, comme les trois ravisseurs de Regina:
Depuis quelques années , ils pulullent à Port-au-Prince. Ils étouffent la ville. A cause d'eux on trouve des têtes tranchées, des hommes hachés, des femmes sans seins, des enfants
calcinés.
Tu caches ta peur. Tu les regardes, apparemment calme, presque déjà morte. Tu penses à Marie-soleil, à son rire, à ses mains si douces. Tu l'appelles au secours. Tu dois survivre!
Comme elle ! Comme Haïti!
Je serai tentée de voir dans LE SOLEIL PLEURAIT l'histoire métaphorique de Haïti, île de métissage et au delà de la Caraïbe tout entière,
Toutes ces îles, pays d'hivernage tendre, de sécheresse rouge, de cyclone partagé, soudés au piment du soleil, fêtaient le monde en un seul lieu. Un archipel de saveurs et de douleurs. Un
archipel des métissages.
Un beau livre, vraiment, que ce roman d' Ernest Pépin.